• Marie Deschenaux

Notre-Dame de Paris: Couvrez ces millions que nous ne saurions voir


Le lundi 15 avril 2019, la cathédrale Notre-Dame de Paris prenait feu. Les réseaux sociaux s’enflammaient à leur tour et partaient à la chasse des images les plus impressionnantes. À grand coup de «breaking news» et de citations de Victor Hugo, la vieille Dame de Paris devient le centre d’attention du monde numérique. Rien ne résiste à ce brasier digital : même pas la dernière saison de Game of Thrones.

Commence alors le bal des hommages, de l’émotion ainsi que des fake news et théories fumeuses du complot. Et les internautes s’en donnent à cœur joie.

Vient enfin la valse des milliardaires tous plus généreux les uns que les autres pour reconstruire ce monument visité par 13 millions de personnes chaque année. Parmi les généreux bienfaiteurs: la Fondation LVMH qui s’engage à verser 200 millions d’euros, une somme promise également par la famille Betancourt-Meyers du Groupe L’Oréal. Le groupe Total, tout comme François Pinault, promettent de verser chacun 100 millions. TF1 organise même un spécial « Qui veut gagner des millions ?» ou de Monoprix qui encourage fortement ses clients à faire un don en faveur de la bâtisse.

Tout aurait été pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles sans un tweetde la Fondation de l’Abbé Pierre.

"400 millions pour #NotreDame, merci @KeringGroup @TotalPress @LVMH pour votre générosité : nous sommes très attachés au lieu des funérailles de l'abbé Pierre. Mais nous sommes également très attachés à son combat. Si vous pouviez abonder 1% pour les démunis, nous serions comblés."

— FondationAbbéPierre (@Abbe_Pierre) 16 avril 2019

Retweeté plus de 3'768 fois , l’appel de la Fondation provoque une nouvelle flambée de messages sur les réseaux sociaux, comme celui de Bernard Pivot : « C’est une nouvelle parabole de l’Evangile», écrit le journaliste sur Twitter. « Qui Notre Dame accueillera-t-elle en premier dans sa cathédrale restaurée ? Le pauvre qui a donné 5 euros ou le riche 100 millions." ou à l'instar d'Esther Benbassa qui s'insurge à son tour sur un twitter.

Twitter : Esther Benbassa

La Fondation s’y attendait-elle ? Joint par téléphone, Manuel Domergue,directeur des études à la Fondation Abbé Pierre s’explique: «La Fondation ne souhaite pas mettre le feu aux poudres. Nous sommes très contents du résultat de la récolte de fonds en faveur de la cathédrale. De plus nous ne sommes pas en concurrence, nous sommes très attachés à Notre-Dame. Les funérailles de l’Abbé Pierre en 2007 se sont d’ailleurs déroulées là-bas.»

Reste que: «Je ne peux pas m’empêcher de réagir lorsque j’entends encore les appels aux dons qui raisonnent dans le métro parisien. Nous en sommes à un milliard, je crois que c’est bon là, même si c’est vrai qu’au final cela est assez bon signe pour nous, cela veut dire que la France à la capacité de tendre la main lors de grandes catastrophes. En 1954 lors du fameux appel de l’Abbé Pierre, la France c’était aussi mobilisée pour nos pauvres.»

Est-ce que ça marche? Manuel Domergue relativise: « Pour le moment aucun grand groupe ne sait manifesté auprès de nous. C’est un peu tôt.» Nous sommes allés poser à la question aux grands groupes du luxe si généreux pour des pierres. Aucun n’a souhaité nous répondre ou n’a même daigné donner suite à mes emails. La preuve d’une vraie gêne à ce sujet.

Etonnant pourtant que les départements de communication des grands groupes français du luxe ou de la pétrochimie n’ont pas vu le piège se refermer sur eux. En répondant de manière aussi massive et rapide à cet appel de dons, ils ont allumé un deuxième brasier qu’ils ont toutes les peines du monde à éteindre.

Les conseillers en communication de ces géants de l’économie ont-ils séché leurs cours de gestion de crise ou de RSE ? N’ont-ils pas compris que les centaines de millions d’euros promis jurent alors que la France traverse la crise des gilets jaunes, que son économie est en berne, que le nombre de SDF est en hausse et qu’ils n’ont jamais été aussi nombreux à mourir dans les rues des grandes villes, à deux pas de Notre-Dame? L’urgence n’est pas que culturelle ou patrimoniale. Elle est aussi et surtout sociale.

L’émotion, lors d’une crise, est l’ennemi de la raison. Tout comme la précipitation dont ont fait preuve les multinationales généreuses. Elles n’ont pas compris qu’elles lançaient un message arrogant. En gros, nous donnons quand nous voulons et à qui nous le voulons. Au passage, elles ont braqué bien involontairement les projecteurs des réseaux sur les avantages fiscaux octroyés par le gouvernement du président Marcon aux plus riches.

Et dernier pari que je prends: aucune de ces multinationales ne soutiendra la Fondation de l’Abbé Pierre, moins bankable que Notre-Dame. À défaut d’être sincère, cela va assurer une opération RSE, réussie et applaudie par le grand public.

Chronique pour Bilan Magazine.


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